Rédigé par Platon aux alentours de – 385, Le Banquet figure parmi les plus célèbres de ses dialogues. Sous des apparences de légèreté, il pose des éléments essentiels de sa philosophie et gagne à être (re)lu à tous les niveaux de fréquentation de la philosophie.

Cela dit, l’expérience de sa lecture a tout de même ceci de singulier qu’elle s’apparenterait presque à une forme d’initiation philosophique. Le sens de l’œuvre n’est pas donné de manière immédiate, comme c’est généralement le cas dans les œuvres de philosophie, mais il est comme tissé entre les lignes d’un texte qui travaille dans l’esprit du lecteur. La forme et le fond y sont ainsi indissociables.

Ce côté initiatique du Banquet en fait une porte d’entrée idéale dans la philosophie en tant que pratique.

Socrate est réputé pour être le père de cette discipline, mais il n’a jamais produit aucun écrit philosophique. Et pour cause, il ne concevait de philosophie véritable que dans l’échange de paroles, le dialogue. C’est Platon, son élève le plus célèbre, qui s’est appliqué à rendre compte de cette approche par des procédés littéraires, qui ne peuvent être parfaitement fidèles à la pratique socratique de la philosophie mais qui s’attachent à en imiter au mieux le mouvement naturel.

Or, parmi tous les dialogues écrits par Platon, Le Banquet est sûrement celui dont la structure épouse le mieux ce mouvement de la pensée, cette progression vers la connaissance dont Socrate a fait le propre de la philosophie. Il faut donc lire ce livre pour éprouver le geste fondateur de la démarche philosophique. Il s’agit moins d’en retirer un savoir positif que de vivre une expérience de lecture originelle, d’où doit découler une conversion de notre regard porté sur le monde.

Pour rendre compte de cet enjeu qui parcourt Le Banquet, je vous invite à aborder sa lecture par le biais du triple éloge qui se déploie dans le texte :

L’amour est toujours amour de quelque chose : éloge du désir

Les cinq premiers discours du Banquet louent le dieu Éros, personnification de l’Amour, qui procure aux hommes des ressources inégalables pour se dépasser, guider leurs choix et atteindre l’excellence dans de nombreux domaines. D’ailleurs, l’amour ne manque pas d’inspirer de belles paroles aux convives du banquet qui font cet éloge.

Il faut cependant attendre le tour de parole de Socrate pour faire surgir cette évidence que l’amour est toujours amour de quelque chose. Là où les autres convives se sont évertués à dire le plus grand bien des effets de l’amour sur les actions des hommes ou, pour Agathon, de l’amour lui-même, Socrate réoriente la discussion sur le désir que porte l’amour.

De ce point de vue, il n’y a pas d’amour « beau », il n’y a qu’un désir amoureux pour ce qui est beau. C’est précisément à ce titre que l’amour mérite notre considération : parce qu’il est le support d’une attirance naturelle pour le beau, idée qui participe de toutes les excellences accessibles aux hommes (le bon, le juste, le vrai…).

La structure psychologique ascendante du désir : éloge de la philosophie

Puisque ce n’est pas l’amour en soi qui est digne d’éloges, mais ce vers quoi il tend, l’accomplissement dont il est le moyen pour les hommes, c’est en tant que structure psychologique que le désir amoureux (l’érotisme) doit être appréhendé. C’est en tout cas l’angle qui est rapidement adopté dans le discours de Socrate, qui révèle que l’Amour est à la fois défaut (Éros le tient de sa mère, Pénia, incarnation de la pauvreté) et ressource (Éros le tient de son père, Poros, qui incarne l’idée d’expédient, mais aussi de passage).

L’amour est donc un intermédiaire entre le manque et la satisfaction. En ce sens, il est philosophe, parce que le philosophe est, comme l’amoureux, dans une situation intermédiaire : jamais complètement ignorant, jamais complètement savant. D’où il s’ensuit que la philosophie est affaire de désir : elle est une réponse au désir de connaître.

DIOTIME : Il [l’Amour] est à mi-chemin entre le savoir et l’ignorance, car voici ce qui se passe : aucun des dieux ne philosophe ni ne désire devenir savant (car ils le sont déjà), de même que quiconque est savant ne philosophe pas. À l’inverse, les ignorants ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants. C’est justement cela qui est pénible dans l’ignorance : on n’est ni beau, ni bon, ni intelligent, et on croit l’être assez ; or, quand on ignore qu’on manque de quelque chose, on ne désire pas ce dont on ignore être dépourvu.

SOCRATE : Mais alors qui sont ceux qui philosophent, Diotime, si ce ne sont ni les savants ni les ignorants ?

DIOTIME : Même un enfant le verrait avec évidence, ce sont ceux qui sont intermédiaires entre les deux, et l’Amour fait partie de ces êtres-là. En effet, la science fait partie des plus belles choses qui soient, et l’Amour est amour de ce qui est beau, donc nécessairement l’Amour est philosophe, et comme il est philosophe, il est intermédiaire entre la science et l’ignorance.

Le Banquet (Platon, traduction de Tiphaine Karsenti), 203e-204b

Du reste, dans cette situation intermédiaire, tout comme l’amour, la philosophie enfante, à cette différence près qu’au lieu d’enfanter par les corps elle enfante de belles idées par les esprits.

Ceux qui ont une grande capacité d’enfantement dans leur corps, dit-elle, se tournent plutôt vers les femmes, et leur façon d’aimer consiste à se procurer l’immortalité, le renom et le bonheur pour tout le temps à venir, en faisant des enfants. Quant à ceux qui ont une grande capacité d’enfantement dans leur esprit… Oui, certaines personnes enfantent par l’esprit, plus encore que par le corps, et elles engendrent précisément ce que l’esprit est capable de porter et d’enfanter ; or, quels sont les rejetons de l’esprit ? Ce sont la pensée et toutes les autres formes de réflexion. Elles sont engendrées entre autres par tous les poètes, et les artisans que l’on appelle des inventeurs. Mais la partie de loin la plus haute et la plus belle de la pensée, c’est celle qui s’applique à l’organisation des cités et autres systèmes administrés, celle que l’on appelle prudence et justice.

Le Banquet (Platon, traduction de Tiphaine Karsenti), 208e-209a

En définitive, l’enjeu majeur de ce dialogue est d’établir un ancrage de la philosophie sur la structure psychologique du désir amoureux. S’il peut y avoir des différences de degré dans la participation plus ou moins poussée des réalités visées par l’amour ou la philosophie à l’idée du beau, il n’y a pas véritablement de différence de nature. Amour et philosophie sont l’un et l’autre des passages vers la beauté.

La gradation dans la participation au beau a cependant son importance, puisqu’elle trace une progression des beautés les plus physiques et insignifiantes vers les beautés les plus intellectuelles et abouties.

Celui qui suit la bonne voie doit commencer, dit-elle, quand il est jeune, par aller vers de beaux corps ; tout d’abord, s’il est bien dirigé par celui qui le guide, il doit n’aimer qu’un seul corps, et enfanter ainsi de beaux discours ; ensuite, il prendra conscience que la beauté qu’il voit dans ce corps est sœur de la beauté d’un autre corps, et que si on doit poursuivre la beauté dans l’apparence physique, il est totalement absurde de ne pas considérer comme une et identique la beauté qui est dans tous les corps. Quand il aura conscience de cela, il sera amoureux de tous les beaux corps et cet amour intense qu’il avait pour un seul se relâchera, il le méprisera et lui accordera peu de valeur. Plus tard, il considérera que la beauté des âmes a plus de valeur que la beauté des corps, si bien qu’un homme qui aura une belle âme, même s’il n’a pas beaucoup d’éclat physique, lui suffira ; il l’aimera et prendra soin de lui ; il enfantera des discours capables de rendre meilleurs les jeunes gens, et cela le forcera à considérer la beauté des actions et des lois, et à remarquer que cette beauté est toujours identique à elle-même, si bien qu’il finira pas considérer la beauté du corps comme de peu d’importance. Puis, des actions il sera conduit aux sciences, dont il percevra la beauté ; il regadera désormais l’immensité de la beauté, et non plus un seul objet.

Le Banquet (Platon, traduction de Tiphaine Karsenti), 210a-d

La structure du Banquet est ici à mettre en relation avec la progression de l’amour. La succession des discours des différents convives produit un empilement de strates de paroles, dont il est parfois difficile de reconstituer la généalogie et qui implique un certain effort pour, de discours en discours, se frayer un chemin parmi les apparences et atteindre le discours de vérité de Socrate. La lecture du dialogue reproduit ainsi l’effort nécessaire pour se hisser, au milieu des belles choses vers lesquelles nous porte l’amour, vers la beauté ultime, celle de la connaissance. Tout comme l’on vient à la philosophie de manière progressive, la structure du Banquet impose une progression qualitative qui lie entre eux les différents discours.

L’accomplissement philosophique dans le désir : éloge de Socrate philosophe

Le savant empilement de strates de discours mis en place dans Le Banquet débouche sur le discours essentiel de Socrate, qui, rapporté sous la forme d’une discussion antérieure avec Diotime, est le seul discours à se présenter comme un dialogue. Mis en perspective avec l’ultime discours d’Alcibiade, cette construction littéraire semble faire de l’éloge de Socrate la fin recherchée par Platon dans Le Banquet.

Dans la figure de Socrate, il s’agit alors de louer à la fois l’homme et l’existence, la force d’âme et la vie philosophique. Laid à l’extérieur et beau à l’intérieur, Socrate est l’incarnation de la beauté accomplie, libérée du devoir de plaire aux sens, forte de son pouvoir d’attraction sur les esprits affûtés. Et, puisque rien n’est laissé au hasard dans la construction de ce dialogue, ce n’est bien sûr pas un hasard si Socrate est le seul convive à ne pas sombrer dans l’ivresse et à demeurer éveillé à la fin du texte.

Socrate ne rechigne pas à goûter les plaisirs des sens. Il sait la valeur naturellement bénéfique du désir et ne l’écarte pas par principe. Mais, à la différence des autres hommes, il a appris à maîtriser la puissance du désir pour en faire un allier dans sa progression vers le savoir. En son âme, il a su mettre le désir au service de la raison.

Père de la philosophie occidentale, Socrate est le philosophe par excellence au sens étymologique du terme : il est celui dont le désir (phílos) est tout entier tournée vers la sagesse (sophía) ; ce qui le conduit à rester en permanence éveillé, à toujours interroger les apparences et les certitudes, à ne jamais se considérer comme sachant. Cette attitude lui vaudra de la part de Ménon, dans le dialogue éponyme, une comparaison avec le poisson torpille (raie électrique), qui provoque des électrochocs à qui l’approche.

Le philosophe en distributeur d’électrochocs : beau programme pour une vie en société, non ?