Il est une dichotomie idéologique de la parentalité que les manuels de parentalité les plus exhaustifs omettent de mentionner et que tout parent doit pourtant affronter en son for intérieur. Joujou surnuméraire d’enfant riche, adjacent à la vie, contre joujou de circonstance de marmot-paria, tiré de la vie elle-même : voilà à peu près, dans le verbe baudelairien, l’énoncé du problème. Parce que la première option est plus naturellement conciliable avec l’abonnement Amazon Prime, je confesse avoir rejoint, voilà trois ans déjà, les rangs des parents d’enfants beaux et frais que l’esprit champêtre habille de luxe et de coquetterie. C’est qu’aux temps de nos choléras consuméristes l’amour s’offre en livraisons suivies, dimanches non exclus.

J’ai, un temps, cru avoir fait le bon choix, celui de la désinvolture et des sols encombrés. À ma décharge, force est d’admettre que l’apparat de bonheur dans la geste excitée des enfants gâtés est du genre convaincant. Mais c’était sans compter sur le surgissement de cette invention démoniaque que constitue le livre-puzzle, appareillage pervers qui impose, par le transport du livre contrefait, l’épreuve de la passivité du parent face à la faculté de juger inopérante de l’enfant. Ce livre qui n’en est pas un commence de peser sur ma fonction paternelle.

Il faut imaginer cet objet de malheur. À l’extérieur, une couverture cartonnée, de bon acabit : la cause du malentendu. À l’intérieur, cinq puzzles de neuf pièces, faisant office de pages : la conséquence du malentendu. S’ensuit que le temps de l’assemblage de ces neuf pièces après leur dispersion a tout d’une traversée des neuf cercles de l’Enfer de Dante.

Arthur aime les livres-puzzles. Il réclame leur usage et l’obtient régulièrement. Lorsque c’est le cas, il y défait un tableau de chouette, de renard ou de jungle luxuriante, en éparpille les morceaux autour du livre et se retrouve alors dans la situation toute schopenhauerienne de l’homme qui ne parvient pas à relier en lui les deux modalités de la connaissance, celle du concept et celle de l’intuition. De cette belle unité qu’il a inconséquemment fragmentée, il ne lui reste plus, dans sa réalité perfectible, que des images parcellaires. J’ai bien essayé de lui exposer deux ou trois rudiments du Monde comme volonté et comme représentation, le lumineux chapitre XII, notamment, mais encore la charge des suppléments au livre VII, contre les savants en mal d’acuité du jugement, deux passages qui devraient le conduire à plus de prudence à l’égard de ses expériences sur sa faculté de juger d’enfant de trois ans. « C’est pourtant simple, Arthur, le monsieur qui a écrit le livre a le même prénom que toi. » Dans Rimbaud, je n’ai rien trouvé qui fût de nature à éclairer le drame qui se joue à ses yeux innocents. Or, je vois bien que mes leçons demeurent inaudibles, sans effet, comme je vois bien que le lien entre l’intuition et le concept n’a pas encore trouvé de signal électrique à investir dans son réseau neuronal.

Aussi, en attendant de pouvoir compter un jour mon enfant parmi les monstra per excessum dotés de cette faculté des facultés, je me résigne à jouer le jeu avec lui. Nous dégageons les angles, séparons et retournons les pièces, observons les teintes, testons les combinaisons les plus improbables, jusqu’à parvenir à un assemblage fonctionnel. Cela, répété neuf fois. Autant de cercles dans l’absurde. Mais sous couvert d’une promesse de livre et c’est là le tragique de l’affaire. Fuga vacui.

Non, décidément, sa mère et moi aurions dû choisir le camp du joujou du pauvre. J’émets l’hypothèse que l’intuition inaltérée a dû y trouver refuge loin du commerce des concepts.

Baudelaire éducateur : une piste à creuser dorénavant.